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mardi 8 janvier 2008

Zwichen le p'tit Hans - une lecture transverse de la présentation freudienne et de ses élisions.

Pour Félix, à la suite de notre discussion, il y a quelques jours, à Strasbourg, sur les «Cinq psychanalyses 1» de Freud, il faut bien réexumer ce texte d'où il gisait 2, pour marquer le coup ; tu verras, cher Félix, un bref exemple de cette tour de Babel que produit la rencontre de personnes qui sont prises dans des traditions où les codes de lectures sont différents; mais, tout de même, cette résurgence que je provoque de cette discussion qui a eu lieu, il y a quelques années, c'est dans l'espoir que cette fois-ci il y aura quelques personnes pour télécharger les deux pages d' Oedipe, qui en représentent environ vingt cinq en format habituel, et lire l'ensemble, très savoureux, des interventions : pour nous avoir permis ces échanges, encore un grand merci à Laurent Le Vaguerèse, avec mes meilleurs voeux pour son site 3 cette nouvelle année.

Et il se trouve, petite touche de nonsense de lune-bévue, que cette publication se produit exactement deux ans après celle d'Oedipe ? Ce n'est pas que de la suite dans les idées, mais aussi que pour une raison ou une autre, les dates fassent signe ...



8/01/06



Zwischen le p’tit Hans.


Je salue bien Michel Luciani dont je n’avais pas lu la plus récente réponse à Serge Hajlblum au moment d’envoyer « durch le p’tit Dick ». Avec une question : comment traduirait-il « abzugswehren », au cas où l’erreur de frappe de Serge Hajlblum aurait respecté l’homophonie du texte qu’il a reproduit ? La question de la traduction de Freud a évidemment quelques particularités du fait des conséquences de la traduction sur l’interprétation rendue possible ou laissée de côté par les choix de traductions, si éclairés soient-ils.


Les règles de composition de mots en allemand ne posent pas particulièrement de problèmes sinon de fluidité de la langue à la traduction ; il s’agit de génitifs marqués par la suppression de l’espace entre les mots, le second étant soumis au premier, qu’il s’agisse d’appartenance ou de complémentation partitive. De sorte que si le « s » de « Vorstellungsrepräsentanz » est effectivement un « Fugen-s » et non la marque d’un génitif saxon, il ne paraît pas que le traduire par « représentant-représentation » comme font Laplanche et Pontalis soit plus particulièrement exact ou limpide que les termes de « représentant de la représentation » …



Je voudrais cela dit en revenir à ce qui fait l’intérêt de cet échange, à savoir la question de savoir comment lire Freud, traduit ou non.


Je pars de cette remarque : l’élision du (l) de « klein », dans la transcription qu’en fait Freud « zu k(l)ein, zu k(l)ein », fait apparaître qu’il y aurait eu une sorte de forçage de sa part, à introduire ce (l) élidé à son entendement, pour tirer l’interprétation du côté de la comparaison phallique. L’hypothèse d’un frère plus âgé, incapable de prononcer cet « l », me semble en effet relativement improductive.


On peut également penser que cette élision de sa part aurait été une marque d’ironie, à la fois une moquerie adressée à son jeune frère pour le faire enrager de sa maîtrise imparfaite de la prononciation, également l’évocation du « Zuglein », du petit train qui était peut-être l’objet du désir du petit Hans, plutôt que le cheval de bois offert par son parrain, à la place d’une girafe autrement plus proche du singe (« Giraffe, Gir-Affe ») . L’intérêt de ce jeune garçon pour les tramways, (wegen Wagen), ne laisse pas de doute sur la présence signifiante de l’expression « die Pferde hinter den Wagen spannen », (« entraver le cheval à l’arrière de la voiture », soit « mettre la charrue avant les bœufs ») ; surtout si l’on veut bien se souvenir qu’il existait encore des tramways tirés par des chevaux, ou placés à l’intérieur d’un wagon (« Wagen ») sur une bande roulante. Sans doute peut-on se hasarder (« sich wagen ») à dire que Freud monte sur ses grands chevaux, («sitzt sich aufs hohe Pferd »), en laissant tomber le « Zug » ; le reprendre donnerait ceci :


Soit


« Zuglein Zuglein Zuglein Zuglein… »

(petit train petit train petit train)

soit


« Zug kein Zug kein Zug kein Zug… »

train pas de train pas de train pas de train…)


où l’on entend très bien le tchouc tchouc caractéristique du « Strassenbahn », (tramway électrique), qui manque au « Pferdebahn », (tramway à chevaux). Alors que disait-il, le grand frère, outre le sens que Freud attribue ?


Entre (zwischen) le p’tit Hans et Freud, il y a la question que pose cette élision du « l » ; parce que si l’on élide cette même lettre dans le nom donné par la traduction à ce qui fait cas pour Freud, on tombe sur une autre question. Freud n’écrit pas « le petit Hans », le titre est autre; eût-il procédé à la même élision dans l’écriture du cas, nous nous serions confronté à « der k(l)ein Hans », au « pas de Hans », au fait que l’apparition de Hans tient au désir de ses parents : Freud n’est pas sans lui répondre, « j’ai toujours su qu’un jour… ».


À la manière dont Hans traitait son père dans ses moments de rage, « toi table, toi chaise… », peut être son frère l’assigne-t-il au train, au petit train, au petit, au klein, au rien, au kein. Du moins les traductions ne nous laissent elles pas ces potentialités fermées (zu) ; on peut espérer qu’elles ne nous laissent pas fermés au p’tit (rien), (« zu k(l)ein »).


Parce qu’à donner ces « l », Freud, qui ne les a pas entendus, ouvre plus tard ses portes à Mélanie Klein, qui se précipite dans l’ouverture faite par la psychanalyse naissante à la notion d’équivalence symbolique, notion bien évidemment forcée et qui mène au forçage, puisqu’il n’y a d’équivalence qu’imaginaire, et d’ordre que symbolique. La confusion se produit sur l’assimilation de la réflexivité à la symétrie, alors que la distinction s’opère entre symétrie et anti-symétrie. C’est peut-être embêtant de rappeler ici ces notions dans leurs sens mathématiques, mais en tout cas cela ne nous fera pas perdre l’associativité de lalangue…


Ce qui revient à dire qu’on ne peut plus guère traduire Freud après Lacan en omettant ce qu’il rappelle du travail de la langue, si l’on cherche à traduire ce que Freud nous dit de l’inconscient. Voilà, c’est une question, là, sur le tapis. Une question de « profane » 4.


D.K.

____________________________________

1http://fr.wikipedia.org/wiki/Cinq_psychanalyses

2En fin page à cette adresse : http://www.oedipe.org/forum/read.php?8,7750

3http://www.oedipe.org/fr/accueil

4http://www.manifestepourlapsychanalyse.org/archives.htm

jeudi 13 décembre 2007

Autisme, diagnostic et pronostic - 2

Post Scriptum, mise à jour et adjonction du 13/12/2007 relative à l'autisme.



Voir aussi: Autisme, diagnostic, etc...



On peut trouver à cette page de LTA un tour d'horizon des différentes réactions publiques à propos de l'autisme. Il semble que les pouvoirs publics se lavent publiquement les mains d'une situation qu'ils ont largement contribué à créer en laissant de côté les avis des psychanalystes les mieux avertis, pour se contenter de recueillir les on-dits qui leurs sont attribués. On peut ainsi reprocher à la psychanalyse, à ses théories ou à ses praticiens tout ce que l'on reproche au bouc émissaire de l'autisme et de l'autiste. Pour ma part, j'ai eu à travailler avec des enfants qualifiés d'autistiques, ainsi qu'avec leurs proches, et cela m'arrivera encore aussi souvent que l'on me consultera pour cela.

J'ai pu constater régulièrement l'effet de coup de massue asséné par le diagnostic d'autisme; j'ai constaté aussi que ce diagnostic témoignait, plus que d'un quelconque savoir clinique, d'un embarras face à l'aspect inabordable du patient dans sa relation à l'institution et/ou au psychiatre; d'un embarras face à la décision de traitement ou de placement qui s'impose parfois dans la hâte précipitée par l'angoisse de l'intervenant interpellé à une place de soignant, voire de prestataire de solution urgente; d'un embarras enfin face à la responsabilité d'énoncer, en même temps qu'un diagnostic, un pronostic écrasant sur l'évolution pressentie du patient.

Ce diagnostic, régulièrement, est posé sans calcul de ses effets sur la personne ou son entourage, dans la certitude de sa fiabilité tant que de celle du package de soins qui l'accompagne, d'où la psychanalyse autant que le recours à un psychanalyste sont imparablement exclu: d'où je pose que l'exclusion du recours au psychanalyste est la condition nécessaire à la production des symptômes classés dans l'autisme. Ceux qui veulent comprendre le comment et le pourquoi peuvent en trouver une présentation logique dans le livre que j'ai écrit, "les prolégomènes pour la psychanalyse", comme je l'appelle, dont on trouvera une trace sur ce blog ou ailleurs.

Je suis donc amené à redire ceci: là encore, dans ce tour d'horizon sur l'autisme, on oublie une chose, -parce c'est toujours plus difficile de remarquer une absence au milieu de la multitude de présences bruyantes-. C'est que l'on n'a pas encore entendu de psychanalyste énoncer son indifférence, ou son impuissance, face à l'autisme, à l'autiste ou à son entourage: on n'a entendu que ses accusateurs. Et on n'entendra pas, pas avant longtemps, que l'autiste lui-même, du fond de sa plainte, et dans son expression même, est le défenseur du psychanalyste et de sa psychanalyse.

Voilà ce qu'il m'a été donné d'entendre, dans mes contacts avec des autistes. Et pour être juste, il faudrait savoir ne pas empêcher le défenseur rencontrer celui que, par son symptôme, il défend, commis d'office, sans doute, il est vrai, par son symptôme.

Dans son dernier séminaire, intitulé "le moment de conclure", au moment de conclure, donc, une très longue et très riche expérience de parturient et de praticien de psychanalyse, que dit Lacan? Il dit: "L'important est que la science elle-même n'est qu'un fantasme; ... et que l'idée d'un réveil, soit à proprement parler impensable; voilà ce que j'avais à vous dire aujourd'hui." (*15 novembre 1977*).

Je laisse ceci en état; le lecteur pourra s'enquérir de ce qu'il y existe, ou non, quelqu'un qui puisse, avec des faits concrets me concernant, (ou concernant quiconque), infirmer la capacité que je prétends, (ou que prétend quiconque), relativement aux personnes concernées par un diagnostic d'autisme, de recevoir la personne et sa vérité. Chercher à savoir, en tel cas précis, qui peut ou non quoi, sera plus utile et individuellement et collectivement, aux autistes, que les grandes déclarations générales qui pêchent au chalut sur les grands fonds de la souffrance humaine déjà raclés à mort par la médecine épidémiologique.

Merci de votre attention.

13/12/07 - DK



lundi 3 septembre 2007

Autisme, diagnostic et pronostic, ou diagnose?


Je vous présente là un point de vue, étant entendu qu'il y en a beaucoup d'autres.


En psychanalyse on ne s'occupe pas de poser un diagnostic, parce qu'il induit un pronostic, parce que les gens sautent sur des dictionnaires et ce qui arrive généralement, c'est qu'ils se conforment à ce qu'ils lisent, par amour du médecin, -ils sont patients, ce qui ne fait rien avancer-. Un psychanalyste écoute. Lorsqu'on vient à lui avec un diagnostic d'autisme, le diagnostic a été posé ailleurs, et a peut-être parfois provoqué des aggravations, au sens d'un état qui reste stable puisque c'est ce qui confirme le mieux le diagnostic.


Que peut faire un psychanalyste mis en présence d'une personne qui lui est présentée comme autiste? Tenter de rentrer en contact, et cela ne marche pas toujours: ce n'est pas parce que la famille à des attentes qu'un transfert peut s'établir avec quelqu'un.

Les histoires sont trop différentes pour que l'on puisse en tirer quelque chose comme une généralité. La nosographie nomme l'autisme mais ne nomme pas sa cause; l'autisme est un comportement, ce que l'on en sait d'autre n'est qu'un certain nombre de suppositions dont certaines sont forcément erronées puisqu'elles sont contradictoires. Je ne pense pas que l'autisme existe, à proprement parler, comme entité clinique; je pense que la nosographie nomme ainsi un syndrôme qui peut avoir des causes très diverses, dont parfois biologiques, comme dans les situations où des lésions neurologiques ont été constatée.


La psychanalyse peut elle améliorer les choses? Dans la plupart des cas oui, et ce n'est pas toujours dans le sens d'une guérison, mais parfois seulement d'un allègement de la souffrance causée par l'autisme, chez son "dépositaire" comme dans son entourage. Il s'agit de quelque chose à quoi les psychanalystes ont peu affaire, -j'ajoute, malheureusement-. Il me semble qu'on peut tout à fait dire que toutes les théories qui se sont présentées comme psychanalytiques à propos de l'autisme sont entachées d'une erreur épistémologique, dans la mesure où si l'autiste fait cas, l'autisme ne fait pas entité en psychanalyse. C'est un point qui est en général tenu dans l'ombre lors des débats.


La question de la culpabilité ressentie éventuellement par les familles: on fait du psychanalyste la cause, le producteur de cette culpabilité, alors qu'il n'en est sans doute que l'occasion, mais cela, c'est très difficile à faire entendre, parce qu'il est constatable que, travaillé par des reliquats de transfert, un psychanalyste peut n'être pas parfois aussi neutre et aussi futé que la situation l'exige.


Pour autant, "la psychanalyse" ne préconise rien, pas plus qu'ailleurs; on peut tout de même consulter un psychanalyste pour cette raison comme pour toute autre; certains acceptent de s'y frotter, et ce n'est pas facile, loin de là, la décision à prendre est souvent de se ne pas trop vite s'identifier à la position de « parent d'enfant autiste » dans ce qu'elle a de normalisateur; et comme toujours, consulter un psychanalyste suppose qu'on veuille bien le créditer de la masse de confiance qu'on accorde sans barguigner aux autres spécialistes: ce n'est pas la psychanalyse qui opère, c'est le psychanalyste qui laisse passer le "patient" d'une position à une autre, et cela non plus ne doit pas être oublié.


Cordialement,


Didier Kuntz



PS: mise à jour et adjonction du 13/12/2007


On peut trouver à cette page de LTA un tour d'horizon des différentes réactions publiques à propos de l'autisme. Il semble que les pouvoirs publics se lavent publiquement les mains d'une situation qu'ils ont largement contribué à créer en laissant de côté les avis des psychanalystes les mieux avertis, pour se contenter de recueillir les on-dits qui leurs sont attribués. On peut ainsi reprocher à la psychanalyse, à ses théories ou à ses praticiens tout ce que l'on reproche au bouc émissaire de l'autisme et de l'autiste. Pour ma part, j'ai eu à travailler avec des enfants qualifiés d'autistiques, ainsi qu'avec leurs proches, et cela m'arrivera encore aussi souvent que l'on me consultera pour cela.

J'ai pu constater régulièrement l'effet de coup de massue asséné par le diagnostic d'autisme; j'ai constaté aussi que ce diagnostic témoignait, plus que d'un quelconque savoir clinique, d'un embarras face à l'aspect inabordable du patient dans sa relation à l'institution et/ou au psychiatre; d'un embarras face à la décision de traitement ou de placement qui s'impose parfois dans la hâte précipitée par l'angoisse de l'intervenant interpellé à une place de soignant, voire de prestataire de solution urgente; d'un embarras enfin face à la responsabilité d'énoncer, en même temps qu'un diagnostic, un pronostic écrasant sur l'évolution pressentie du patient.

Ce diagnostic, régulièrement, est posé sans calcul de ses effets sur la personne ou son entourage, dans la certitude de sa fiabilité tant que de celle du package de soins qui l'accompagne, d'où la psychanalyse autant que le recours à un psychanalyste sont imparablement exclu: d'où je pose que l'exclusion du recours au psychanalyste est la condition nécessaire à la production des symptômes classés dans l'autisme. Ceux qui veulent comprendre le comment et le pourquoi peuvent en trouver une présentation logique dans le livre que j'ai écrit, "les prolégomènes pour la psychanalyse", comme je l'appelle, dont on trouvera une trace sur ce blog ou ailleurs.

Je suis donc amené à redire ceci: là encore, dans ce tour d'horizon sur l'autisme, on oublie une chose, -parce c'est toujours plus difficile de remarquer une absence au milieu de la multitude de présences bruyantes-. C'est que l'on n'a pas encore entendu de psychanalyste énoncer son indifférence, ou son impuissance, face à l'autisme, à l'autiste ou à son entourage: on n'a entendu que ses accusateurs. Et on n'entendra pas, pas avant longtemps, que l'autiste lui-même, du fond de sa plainte, et dans son expression même, est le défenseur du psychanalyste et de sa psychanalyse.

Voilà ce qu'il m'a été donné d'entendre, dans mes contacts avec des autistes. Et pour être juste, il faudrait savoir ne pas empêcher le défenseur rencontrer celui que, par son symptôme, il défend, commis d'office, sans doute, il est vrai, par son symptôme.

Dans son dernier séminaire, intitulé "le moment de conclure", au moment de conclure, donc, une très longue et très riche expérience de parturient et de praticien de psychanalyse, que dit Lacan? Il dit: "L'important est que la science elle-même n'est qu'un fantasme; ... et que l'idée d'un réveil, soit à proprement parler impensable; voilà ce que j'avais à vous dire aujourd'hui." (*15 novembre 1977*).

Je laisse ceci en état; le lecteur pourra s'enquérir de ce qu'il y existe, ou non, quelqu'un qui puisse, avec des faits concrets me concernant, (ou concernant quiconque), infirmer la capacité que je prétends, (ou que prétend quiconque), relativement aux personnes concernées par un diagnostic d'autisme, de recevoir la personne et sa vérité. Chercher à savoir, en tel cas précis, qui peut ou non quoi, sera plus utile et individuellement et collectivement, aux autistes, que les grandes déclarations générales qui pêchent au chalut sur les grands fonds de la souffrance humaine déjà raclés à mort par la médecine épidémiologique.

Merci de votre attention.

13/12/07 - DK



dimanche 29 juillet 2007

L'identité comme question intrasubjective.

Depuis quelques décennies les sociétés modernes semblent piégées par un mythe de l'identité, qui à la fois les isole les unes des autres , conditionne une certaine fermeture des liens sociaux traditionnels au bénéfice d'un renforcement de la centration des énoncés publics sur les liens civiques. Il s'agit là sans doute du résultat paradoxal de la lutte centenaire contre l'internationalisation de la lutte des classes. Il est curieux que dans tous les cas de figure l'on n'aboutisse jamais à autre chose qu'à un renforcement de la figure centrale du chef. La question n'est pas là de discuter de sa dignité, -terme bien plus approprié que celui de sa « compétence »-, ou de sa compassion à l'égard de ceux qu'il représente, mais plutôt de tirer quelque chose du constat de la solidité étonnante des structures archaïques de l'identité, en quelque sorte externalisées dans les jurisprudences, et d'y fonder un discours qui tempère l'examen hâtif des résultats, -idées, problèmes-, de la psychanalyse, de manière à faciliter l'admission de la psychanalyse avec le psychanalyste dans les lieux où la dimension de l'identité se pose de manière trouble, confuse, autant qu'aigüe.


Ce que le psychanalyste promeut, sous cet angle de l'identité, et c'est là ce qui reste oublié derrière ce qui s'entend de ce qui s'ourdit, n'est pas seulement l'examen de ce qui reste ignoré et généralement hors de portée de la constitution de la personnalité dans et avec son symptôme, mais également la reconstruction de ladite personnalité dans le cadre éthique du respect du désir du plaignant.


Ce respect de l'altérité et de la dimension de vérité parlante du symptôme, c'est exactement ce qui distingue les psychanalyses des techniques de réaménagement de l'habitus d'une personne en fonction des modes idéologiques qui l'imprègne.


Et c'est pour autant que les psychanalystes doivent s'échiner à faire entendre leurs voix dans tous les lieux où il est question d'identité, pour ne pas contribuer à l'écrasement de la dimension subjective, désirante, par la nécessité de l'adaptation. Il suffit de se changer à peine de terrain pour constater que la question qui se pose par ailleurs, d'adaptation de l'homme à l'économie ou de l'économique à l'homme, bute sur la notion de « l'homme ». Si la philosophie n'a cessé d'apporter ses éclairages, il n'y en a pas moins à tolérer les quelques lumières que les psychanalyses donnent à la réflexion, ne serait-ce d'abord que sur la question du « genre ».


DK

dimanche 15 juillet 2007

Musique : harmonie et tempéraments, musiques tonales et atonales, jeu et performance.

23/11/05


« Parfois, au lieu d'une mise en scène, ajoutant une certaine hystérisation, il se produit plutôt quelque chose de l'ordre d'une "mise en moins", comme lorsque l'on dit de Thelonious Monk qu'il jouait faux à la perfection. Contre tout solfège, tout langage musical harmonieux, contre tout apprentissage et conditionnement technique normé, il savait donc, à l'occasion, jouer suffisamment faux pour produire cet effet de subjectivation inimitable (et non reproductible), loin de chercher à être agréable à l'oreille. Monk, ou le lapsus musical permanent.. »


(Repiqué du dernier message de Paul)


Je crois que cela ne rend pas justice à Thélonious Monk, de dire qu’il savait jouer suffisamment faux « contre tout solfège, tout langage musical harmonieux et conditionnement technique normé… » Même si on peut avoir l’impression en l’écoutant d’un rattrapage de lapsus musical permanent, et ce n’est d’ailleurs pas la plus mauvaise entrée en matière pour l’écouter, il n’en reste pas moins que ce qu’il joue peut tout à fait être écrit, aussi bien au point de vue rythmique, où il est parfaitement rigoureux qu’au point de vue harmonique, où il ne fait qu’étendre ce qui est au principe de la division harmonique en majeures et mineures, c’est à dire la diminution de la tierce à partir de la tonale, ce que nous sommes conditionnés à entendre comme « gaies », (les gammes majeures), ou « tristes », (les gammes mineures), aux quintes, aux sixtes, aux septièmes, aux neuvièmes. Pour ce qui est des quartes, c’est un peu différent puisqu’on se trouve alors dans le cas de figure de l’accord inversé mineur ou majeur. Je ne suis pas du tout assez calé pour l’affirmer, mais il me semble que Monk respecte rigoureusement les principes de l’écriture tonale, tout en étant à la lisière de l’atonal. Il faudrait demander à un jazzman ce qu’il en pense, je pense à François Chapuis notamment qui travaille (si ma mémoire ne me trompe pas) avec la revue « Piano », et qui est l’un des pianistes que j’ai eu la chance d’entendre, parmi ceux qui jouent le mieux le musique de Monk ; disons que c’est aussi affaire de tempérament. En tous cas les partitions de Monk, ( qui se trouvent dans le « real book »), si elles ne notent évidemment pas tout ce que joue Monk, permettent de voir sur quels accords, donc sur quels écarts, jouent ces espèces de « bavures », ces fausses hésitations si caractéristiques de sa patte. Il est certain que l’auditeur est confronté à des modifications émotives beaucoup plus fines et nuancées que celles qui sont dicibles, Et c’est d’ailleurs bien là l’intérêt de la musique, c’est qu’elle commence où ce que peut dire la langue s’arrête simplement par limite de l’instrument phonatoire auquel la langue est adaptée. C’est en cela que la musique est sublimation, qu’elle soit écrite ou pas.


La dimension de l’expression musicale est encore une autre affaire que celle de l’écriture, puisque bien sûr, il faut ajouter que Monk utilisant le piano, il ne sort pas des libertés et des contraintes du tempérament égal. Je n’ai jamais entendu quelqu’un jouer Monk sur un instrument accordé au tempérament inégal, mais je gage que le résultat serait franchement désagréable, et sans que cela soit une affaire de conditionnement, mais simplement pour des raisons de physique du son. J’espère que Keith Jarret au moins a essayé de jouer Monk sur son clavecin au tempérament inégal, ce serait dans ses cordes, mais je ne crois pas qu’il se risquerait à l’enregistrer. Pour ce qui est de l’expression musicale, pour rester dans une certaine simplicité, sans aller jusqu’aux prestations musicales jouées dans les gammes de Zarlin ou de Pythagore, dont les difficultés physiques sont bien connues, sans se déplacer jusqu’aux musiques iraniennes ou indiennes dont les phrases jouent sur des écarts qui ne peuvent guère être utilisés sur des instrument occidentaux, puisqu’elles jouent parfois sur des nuances d’un seul savart, nuances qui nous sont parfaitement audibles et impliquent des accompagnements harmoniques beaucoup plus nuancés que ceux de nos vingt-six gammes, on peut faire l’expérience d’écouter l’album de piano « solo » enregistré par Charles Mingus : ce n’est pas l’instrument qu’il utilise en formation, et bien qu’il ne soit pas l’un des plus grands pianistes en tant que virtuose, on reconnaît parfaitement son langage, ses idiosyncrasies musicales, et comme pianiste, il est tout autant inimitable que Monk. Je trouve cet aspect d’expression personnelle du musicien très importante, parce que ce qui nous est donné à entendre est absolument singulier, irremplaçable, et quel que soit le jugement esthétique qu’on plaque après-coup sur l’expression, il ne faut jamais oublier son caractère absolument singulier. C’est cela qui me paraît être en rapport avec la psychanalyse.


Par rapport à ce caractère résolument singulier de l’expression musicale, qui se trouve en deça de tout apprentissage, le jeu de Thélonious Monk peut-être perçu dans sa dimension d’appel, de clin d’œil à l’apprenti musicien, aussi bien qu’à l’amateur averti, qui y entendra des évocations, harmoniques ou dans le phrasé, d’autres thèmes, d’autres compositeurs, qui se situent aussi bien dans le panel des classiques que des modernes. C’est-à-dire, Monk joue aussi bien sur la physique pure de la combinatoire harmonique où sur celle du frappé rythmique (qui est une palette de nuances inouïes jusqu’à lui, au point d’en être ininscriptibles), que sur ou dans la mémoire musicale de ses auditeurs. Je n’ai pas la moindre idée de ce que peuvent y entendre des virtuoses de son niveau ; je crois que la réponse se trouve dans les enregistrements des formations où il a joué, aussi bien que dans les enregistrements des interprètes qui l’ont joué, je pense d’abord à Bill Evans, mais ce est en rien limitatif.


En quoi la question de l’agréable n’est pas la seule qu’on puisse poser ni forcément la plus pertinente. Si l’on se réfère à Cecil Taylor par exemple, qui se situe peut-être par rapport à Monk de l’autre côté de la barrière entre le tonal et l’atonal, tout en restant assez proche du tonal, l’on voit bien qu’il lui faut en passer par une écriture musicale différente de l’écriture solfiée, et il nous est donné à entendre que, au-delà du registre de la modification humorale produite, l’enjeu d’une production musicale peut-être aussi de produire un effet qui vient en réponse à la dimension de l’attente, de l’attente pure, de l’attente en tant que telle, qui nous renvoie peut-être, -c’est ainsi que je le perçois mais ce ne sont que mes oreilles-, à ce qui est le plus primitivement à l’écoute en nous, une attente pas très éloignée de l’attente anxieuse, du n’importe quoi de catastrophique qui peut surgir, à ce que l’écoute a de plus animal. Je trouve, mais c’est un jugement de valeur, la mise en jeu de cette dimension aussi importante que l’écriture peut-être plus savante de Pierre Henry. Certains de ses compagnons du GRM, (je pense particulièrement à Michel Chion et je présente mes excuses à ceux, nombreux, que je ne connais pas) réussissent à combiner cette dimension archaïque de l’écoute avec l’évocation ou les paysages musicaux de l’écriture solfiée, ce qui aboutit à des compositions qui me semblent moins coupées ou mises à part de l’histoire musicale.


Il semble que Freud n’était pas très bon auditeur de musique, pas très intéressé. L’histoire de la psychanalyse, ou de la musique, je ne sais, nous a laissé un texte de Max Graf, « l’atelier intérieur du musicien », texte de 1910 qui a été assez récemment traduit et publié par Buchet / Chastel et ÉPEL, (Paris, 1999) ; qui me semble une bonne entrée en matière versant psychanalyse des questions liées à la musique ; la manière dont Max Graf s’est trouvé à un moment écarté de la psychanalyse, du fait que ce qu’il a dit, à l’époque, ne semble pas avoir intéressé le Cercle de Vienne, est en elle-même digne d’intérêt, parce qu’elle soulève un problème, qui est celui de savoir jusqu’où un psychanalyste est capable d’entendre. Je crois d’ailleurs que cette dimension n’est pas sans rapport avec ce qui est soulevé par ailleurs à propos de l’autisme.


Quant à la question de savoir si cet archaïque peut-être dit collectif, je crois que Lacan y a répondu en 1928 dans son article encyclopédique « les complexes familiaux », et définitivement. En ce sens, parler aujourd’hui d’inconscient collectif n’est plus comme du temps de Jung, une errance épistémique, ça me paraît plutôt juste une erreur de vocabulaire, que je lis comme un lapsus, cela dit pour Étienne ; il en fera ce qu’il voudra.


DK