jeudi 1 novembre 2007
Le traitement de masse de la depression bat la campagne; communication de la depression, 2
« L'architecte parle souvent de ses dessins comme de « gribouillages » : « Je regarde à travers le papier pour tenter de lui arracher l 'idée formelle; c'est comme quelqu'un qui se noierait dans le papier. C'est pourquoi je ne considère pas ce que je fais comme des dessins; je ne peux pas. C'est seulement après, quand je les regarde. » En procédant ainsi, Gehry passe du rôle d'auteur lancé dans ses gribouillages/écriture semi-automatiques à celui de lecteur curieux de démêler les formes potentielles dans les multiples lignes et contours de ses dessins. Selon Barthes, « un texte est fait d'écritures multiples, issues de plusieurs cultures et qui entrent les unes avec les autres en dialogue, en parodie, en contestation; mais il y a un lieu où cette multiplicité se rassemble, et ce lieu, ce n'est pas l'auteur, comme on l'a dit jusqu'à présent, c'est le lecteur ». Intuitivement, Gehry réussit à combiner le conscient et l'inconscient, le gribouillage/écriture semi-automatique avec l'ébauche de plans schématiques basés sur le programme préliminaire et sur l'état du site. Même une fois qu'il pose son crayon feutre, signifiant que la phase de dessin est terminée, le processus créatif continue quand l'architecte retourne à ses croquis en tant que lecteur. Subséquemment, il peut découvrir par hasard des formes qui s'ajouteront à son vocabulaire ou seront rejetées, tout cela en vue d'un seul objectif: « Dessiner est un moyen. La maquette n'est qu'un outil. Tout est outil. L'édifice est la seule chose qui compte – l'édifice achevé. »
(Extrait de « Frank O. Gehry, Musée Guggenheim Bilbao », Coosje van Bruggen, p 40, Guggenheim Museum Publications, Distribué par les Editions de la Martinière, Paris)
Pour manifester une réaction à la campagne d'information sur la dépression qui élimine simplement la psychanalyse des recours proposés à ceux qui s'informent sur « la maladie », le mieux est semble-t-il de procéder par petites touches, en délicatesses avec les savoirs, mais nombreuses; mieux vaut, autrement dit, être un peu tachiste, quitte à passer pour pointilliste, car il ne serait pas de bon ton de laisser la culture de côté, et précisément la culture de masse. Pour donner une idée de l'échelle de cette « petite touche », je publie ci dessous un texte qui a eu son autonomie et a un peu circulé indépendamment, il y a une dizaine d'années, sans que ses lecteurs ou son auteur voient nécessairement bien son statut exact; mais aujourd'hui, il se pose là comme indice de ce qui est au principe de causalité de cette dépression- « maladie » contre laquelle on bat... une campagne. Ce n'est pas tant qu'il faille prendre la mouche, position dépressive pour position dépressive... Mais qu'il y eût, à ce collectif déprimé, que les anti-dépresseurs soignent si mal, (parce que sinon, n'est-ce pas, en serions nous là?), des antériorités nettement plus délirantes. Et si, comme le dit une certaine nouvelle revue de psychanalyse N° 67 de la Cause Freudienne, « Tout le monde délire », faut-il souligner que d'habitude, les psychanalystes n'y sont pas les premiers, et les médias, pas en reste? La bonne méthode est-elle de « faire autorité »? -Il y aura donc autant de « petites touches » qu'il en faudra pour sortir la dépression, « maladie », ou singularité, de sa cloche de Gauss.
...surfer sur la vache folle ...
(Didier Kuntz 21 Juin 1996)
Quelques semaines sans s’informer sont sans doute une folie que l’on peut rarement se permettre à notre époque, il n’en reste pas moins qu’il est impossible d’être totalement coupé des images et rumeurs ; le passé récent ressemble alors à l’un de ces rêves mauvais, particulièrement oiseux, pas loin du cauchemar, dont on se souvient parfois après un sommeil de plomb . Comme les rêves, cela s’analyse, cela révèle les désirs et complexes cachés, il est particulièrement tentant de mettre en rapport les bribes restantes et d’associer librement, pour voir où ça mène ... si cela permet de mettre au jour une organisation cachée, une cohérence subliminale aux charmes surréalistes ...
Alors avant de partir en vacances, encore quelques petits mots sérieux pour lever le nez des copies d’examens avant que la publication des résultats en ait à nouveau rompu le charme.
Ce dont il me souvient, donc, après ces quelques semaines loin des médias, c’est un melting-pot tournant autour des vaches folles, un vrai délice de cuisine politique française, pas loin de la sarabande de sorcières; l’austérité seule des objets en cause nous sépare du délire érotique que toute cette histoire évoque à tour de bras .
Ainsi donc quelque chose d’imprécis a changé en France depuis les lustres du nouveau pouvoir, nouvelles méthodes, nouveaux moyens, comme il se doit, puisque la sémantique permet d’appréhender la pensée collective, pourquoi ne pas gouverner à l’aide du déplacement freudien ? Ainsi avons-nous vu les Français dupés de ce tour de passe-passe qui est venu sublimer la vache enragée en vache folle: autres mots, autres remèdes . S’il n’est pas facile de leur proposer autre chose à bouffer, on peut du moins leur retirer la viande du plat .
Il n’est pas difficile de constater la surdétermination qui fait de la vache folle un chiasme où viennent se croiser les fils conducteurs de la vie politique et de souligner comment son traitement forme un véritable remède de cheval pour les calamités qui nous rongent . Soit dit en passant, qui s’étonnera que la métaphore se joue sur le terrain agricole, puisqu’elle est destinée à stigmatiser le style du président Chirac, qui a testé autrefois sur ce terrain les méthodes d’action avec lesquelles il a longtemps séduit l’opinion ? Ces méthodes, nous devons en saluer le charme poétique, puisqu’elles tirent leur incontestable efficace du travail du verbe dans les images collectives...
Passant de la vache folle à la vache enragée, celle-ci faisant oublier celle-là, on soulignera le lien subjacent entre l’apparition de la rage bovine et la baisse des crédits perpétuellement reconduite de l’Institut Pasteur, auquel je dois une partie pas nécessairement négligeable de ma formation, ce qui est une raison suffisante pour dénoncer l’inefficacité de la baisse de crédit pour en améliorer le rendement: on voit là clairement un résultat . Si l’économie réalisée a pu permettre de financer les balles avec lesquelles les vaches ont été spectaculairement abattues, on remarquera également que la prévention ainsi réalisée permet une solide économie en amont du déficit à venir de la sécurité sociale . La suppression des lits a vraisemblablement atteint sa limite, surtout en ce qui concerne ceux des hôpitaux psychiatriques, comme en témoigne l’apparition de cette histoire proprement délirante .
Puisque maintenant les vétérinaires font de la prévention à l’aide des tireurs d’élite que leur a adjoint une armée en pleine mutation, -au moins là on en a pour son argent-, je profite de la transition pour parler de la prévention du sida . L’on n’imagine pas à quel point sont proches ces thématiques, si l’on oublie la proximité phonématique des vaches avec le V.I.H.; que voilà donc un traitement de rêve (et je pèse mes mots), pour un problème dont on ne voit pas le bout, puiqu’il y a, paraît-il, des difficultés à se suffire d’un numéro vert pour résoudre le problème: pourquoi alors ne pas en fonder un deuxième ?
Un monceau de cadavres de vaches empilées, rassemblées à renfort de bulldozer, des vaches menées au bull-dozer, voyez comment l’on vous montre la vache menée au taureau, comme est morbide la métaphore qui adjoint à la vache une rustaude mécanique humaine; et comme il n’y a qu’un pas du bulldozer au taureau, du taureau à la vache, de la vache au V.I.H., du V.I.H. à l’homme, et de l’homme au singe vert: métaphore d’amour et de mort où la vache a fini de rire . Cela est-il destiné à nous signifier qu’il vaut mieux abattre que de se laisser abattre ? A moins qu’il s’agisse, en matière d’amour, d’un phantasme d’abattage ?
Toujours est-il qu’avec les vaches anglaises est arrivée tout naturellement la question de l’origine . Les psychanalystes savent depuis longtemps quel lien cette question entretient avec le phantasme primordial où le sujet imaginarise sa propre apparition . Pour en revenir à la surface du problème, puisque je suis dans l’étendue, (pour ne pas dire dans les temps durs), il faut remarquer qu’aucun doute ne saurait entacher l’origine française même bovine, et que l’anglais a longtemps été, dans l’imaginaire français, la figure ambivalente de l’ennemi auquel on s’allie de temps à autre depuis la guerre de cent ans, en un mot le rival amoureux . Il suffit de remarquer les défenses que mobilise l’immixtion des langues, pour faire oublier le rapport particulier, si ambigu, du chef de l’état actuel à l’Angleterre, ce qui est au fond assez gaullien . Qu’on tue donc les vaches anglaises pour garantir les nôtres ...
Or donc, depuis peu, chez mon épicier arabe, est apparu ce panonceau stupéfiant, qui garantit l’origine purement française de la viande de boeuf ! Quand je dis épicier arabe, j’ai d’ailleurs l’impression de commettre un pléonasme, qui est la seule alternative à la concentration des chaînes de distribution alimentaire . Ce panonceau a le mérite de remettre à sa vraie place la garantie de l’origine; seul un électrochoc de cette nature peut déplacer la folie de l’origine, du moins pour un temps: l’emploi des électrochocs en psychiatrie, lorsqu’on ne fait plus confiance aux vertus de la parole, a mis en évidence le peu de cas qu’on y fait du sujet, pour qui c’est toujours une meurtrissure de plus ... Et l’on en vient à se demander si cette rhétorique de pouvoir n’est pas plus dangereuse qu’un traitement symptomatique des problèmes, où l’on ne chercherait pas à les résoudre par le cadavre exquis des vaches transformées en boucs émissaires des angoisses françaises . La méthode est efficace et assez charmante pour calmer les esprits en leur offrant un support imaginaire incontestablement adéquat, puisqu’il exorcise jusqu’aux vieux échos de mort-aux-vaches en les figurant dans une mise en scène somptueuse (pour ne pas commettre un somp-tueuse), mais elle ne s’attaque pas à la cause du malaise dans la société, -il faut bien laisser une petite chose aux analystes, n’est-ce pas ?
La France d’aujourd’hui, lorsqu’on scanne sa rumeur, semble bien gouvernée par un émule de Frédéric Dard; on ne contestera pas que c’est préférable à la politique du père Ubu: l’image des coups assenés n’est sans doute pas moins ravageur que les coups eux-mêmes, objectera-t-on; la pensée qui s’insinue en moi me dit que l’image de coups est plus évocatrice pour celui qui en a été la victime . Et peut-on encore se permettre une mauvaise pensée dans un pays terrassé de trous, infecté de peste brune, mais aussi en pleine révolution rampante ?
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Libellés : corps et désir, dépression, pulsion de mort
samedi 20 octobre 2007
pulsion des rues
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Libellés : images
Le traitement de masse de la depression bat la campagne, communication de la depression, 1
Il faudra bien parler un de ces jours du traitement de masse de la dépression, j'y réfléchis encore un jour ou deux, pour peaufiner l'angle d'attaque et l'amorçage. Mais en attendant, en guise de hors d'oeuvre et pour la bonne bouche, un extrait d'un livre d'Ayerdhal, « Transparences », (au Diable Vauvert, 2004, Le livre de poche n° 30480, p 100), pour faire signe aussi à Catherine Lacaze-Paule, en rappel d'une conversation...
« (...) Comme l'a rappelé Iza à Decaze, ce n'est pas la première crise catatonique d'Inge. Elle en subit une par an depuis trois ans. Les neurologues disent que cela va aller en s'accélérant, mais qu'il faudra plus d'une décennie pour que leur chronicité nécessite un internement permanent. Et encore il ne s'agira que d'une maison de retraite médicalisée. Iza ne se fait pas d'illusion sur les pronostics médicaux; en matière de maladies neuro-dégénératives, ils ne sont pas encore moins empiriques qu'en cancérologie, même si l'opportunisme économique fait évoluer la spécialité au même rythme que la population vieillit. Dans ces heures de cynisme, elle ajoute que, de toutes façons, ledit opportunisme a un peu trop conscience que guérir enrichit moins que soigner et que ce n'est pas un gage très prometteur dans un monde où l'essentiel de la recherche médicale est abandonnée aux multinationales. »
Abandonnée, je relève ce mot, qui me semble parfaitement convenable; abandonnée, et par qui, quoi? La question à méditer étant de savoir à qui appartient, n'est-ce pas, la responsabilité de la recherche médicale. Il y a là un problème de propriété de l'humain.
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Libellés : dépression, savoir clinique en question
vendredi 14 septembre 2007
la boucherie est derrière le manège
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Libellés : images
Jean Cottraux mis au parfum par son raver même...
(il fut un temps où Jean Cottraux manifesta sur Oedipe le désir d'être mis au parfum de la psychanalyse... C'était en décembre 2005...)
Vous mettre au parfum, Monsieur Cottraux ; mais pourquoi pas ? Alors désarrimons nous d’abord du « parfum » de Süskind, pour ne pas filer du mauvais côté de la métaphore, qui nous renverrait à la concentration moléculaire, dans son rapport au surgissement de la réminiscence.
Celui de la « dame en noir », curieusement, m’évoque d’abord l’image où, dans le « mystère de la chambre jaune », les frères Podalydès font pousser la voiture électrique par le chauffeur, parce qu’un nuage passe, mais leur « dame en noir », qui repose la question du « mystère de la chambre jaune » d’une autre manière, ne fait pas davantage oublier le caractère humoristique des livres de Leroux, où une odeur flottante, assez fantasmagorique, fait pour le héros le seul lien entre lui et une mère présumée, présumée abandonnique, ou non, c’est le fil conducteur de sa série.
Et cela n 'est pas une meilleure voie de suivre dans sa folie le héros du « parfum » de Süskind, qui va , comme on sait, jusqu’à l’extrême limite du délire où conduit la recherche de réminiscence, qu’on pourrait voir à partir de Freud comme la tentative de réussir l’impossible de remonter la filière, à partir de la représentation, pour revenir à la trace, de la trace à la perception, pour se glisser dans l’hallucination de la reproduction de la scène ; ou, à le dire autrement, à annuler l’écart entre deux signifiants, la trace mémorielle étant justement ce qui fait lien, association entre ces deux signifiants. Ne me dites pas que je jargonne, je vous indique juste des lieux où, en psychanalyse, cette question a été posée, articulée.
C’est de cela qu’il s’agit, de la différence entre l’empreinte, (au sens de Eibl-Eibesfeldt), et la trace. C’est articulé de cette manière chez Freud parce qu’il se sert de la neurologie comme d’une analogie, et je pense qu’on peut dire qu’à aucun moment il ne soit dans la confusion qu’il y aurait à prendre sa figuration de l’appareil psychique pour quelque chose qu’on pourrait localiser dans l’appareil neuronique, que ce soit dans sa physiologie comme dans sa chimie.
D’ailleurs, excusez cette digression, pour statuer de l’empreinte et de son effet, il faut disposer du langage, nécessaire à la représentation d’un classement du vivant, (les humains comme appartenant à la classe des mammifères par exemple), la notion d’instinct elle-même étant tributaire de la nécessité qu’il y ait du symbolique pour l’en extraire.
Cela ne revient pas à dire que l’instinct, ou l’empreinte, ou la chaîne comportementale n’aurait à aucun degré une espèce de réalité, mais que sa séquenciation obéit d’abord aux contraintes du symbolique, que nous ne pouvons figurer et connaître que pour autant que nous sommes des êtres parlants.
Si vous suivez les différents fils d’Œdipe, vous vous ferez vous-même la réflexion que le fait même de l’autisme, quoiqu’il soit, n’apporte aucune objection à ce niveau de saisie du problème ; à mon sens ce serait même plutôt le contraire. J’ai été frappé, il y a des années, par ce fait que dans les « écrits » de Lacan, il soit question de l’imaginaire chaque fois qu’il est question d’éthologie, et vice-versa ; ce qui signifie qu’il serait un peu hasardeux de se pencher sur l’imaginaire, (chez Lacan), sans l’étude préliminaire de l’éthologie, animale et humaine. En ce sens le cognitivo-comportementalisme serait une étude de l’imaginaire qui se coupe de ce qu’il faut connaître du symbolique pour s’occuper du vivant, qu’il soit humain ou pas.
Si cela vous fait pousser des hauts cris, cela ne peut-être que par ignorance docte de ce qui se passe dans l’élaboratoire des psychanalyses. Vous le savez sans doute de par la réputation de Lacan, que l’on ne peut pas attraper du symbolique, de l’imaginaire ou du réel tous seuls, sans avoir à faire aux deux autres.
Cette différence entre la trace et l’empreinte, le repérage de la trace comme telle, supposent donc le symbolique, c’est ce sur quoi Jacques Lacan a mis l’accent : non pas que la trace comme telle n’existe pas comme réelle, elle y existe peut-être après tout, mais cela fait partie des choses que ce qui nous permet, (à nous humains) de savoir, ne nous permet justement pas de savoir : c’est le fait même de la détacher du réel, cette trace, qui la symbolise et l’en sépare.
Sans doute la perception est-elle organisée, chez les êtres que nous classons comme non-humains parce qu’ils n’ont pas le langage doublement articulé, mais cette organisation reste pour nous en tant que telle inconnaissable, elle nous est inconnaissable hors symbolique. À ce niveau, on conclut nécessairement que l’on ne peut s’occuper du pathologique chez l’humain qu’en prenant en considération la présence du symbolique, constitutive de et en lui. Cette prise en considération implique que l’on se penche sur la notion du symbolique.
Or la notion du symbolique en elle-même n’est pas saisissable sans l’histoire de ses errata, d’où que l’on parte dans l’histoire des conceptions du signe, qui nous amènent aujourd’hui à le penser en des termes, non plus de liaison entre le signe et la chose, ou en tant que copule entre signifié et signifiant, mais comme articulation entre un signifiant S1 et un signifiant S2, qui se ramène finalement de manière encore plus épurée à une articulation entre le sujet, S(barré) et (a), (objet dont trop de choses sont dites pour résumer), articulation qui s’effectue par l’écriture d’un poinçon carré. Cette formalisation (du rapport du sujet au fantasme) demande évidemment un peu d’étude pour être lue et déployée, mais elle fait sans doute partie de ce que les psychanalystes devraient apprendre à lire.
La conséquence en est que le modèle largement répandu de la communication, émetteur-message-destinataire, doit être revu à la lumière de ce que le message a d’autres effets que celui d’un signe que l’on pourrait détacher du code, que partagent, seulement partiellement émetteur et destinataire, ce qui a pour effet qu’il n’existe aucun locuteur qui puisse maîtriser les effets d’un « message ». À détacher le message du lieu de son énonciation, pour le compter, en faire de la statistique dont on tirerait des leçons, l’on se coupe irrémédiablement de sa texture, qui est de représenter un sujet pour un autre (signifiant) ; le « sens » qui s’en extrait alors ne dit plus rien des sujets qu’il est pourtant sensé représenter.
Vous voyez bien pour l’instant, Monsieur Cottraux, qu’il s’agit bien là d’une logique tout à fait rigoureuse, qui conduit à affirmer que ce qui se construit comme science de ce côté loupe l’objet dont elle prétend s’occuper ; c’est ce qui me conduit à ne pas renier le terme de « fausse science » qu’emploient un certain nombre de vos contradicteurs, et ils ont raison, ils n’ont que le tort de ne pas avoir réussi à vous le faire comprendre. C’est non seulement la raison pour laquelle la psychanalyse ne peut pas être évaluée, mais également la raison pour laquelle l’évaluation des psychothérapies quelles qu’elles soient participe d’un mouvement d’a-scientificité ; et par surcroît la raison pour laquelle l’évaluation des tcc, (qui ne sont pas psycho-), telle qu’elle a été menée par l’INSERM, reste dépourvue de scientificité, parce que les messages qu’elle recueille ne sont pas du réel ; la preuve est un artefact.
Ce n’est pas dire que les tcc n’aient pas d’effets éventuellement comptables, mais c’est dire que les effets en question ne font pas la preuve de la pertinence du ou des modèles thérapeutiques ainsi représentés par la mesure. La distinction entre sciences molles et dures est donc ici un argument sans valeur intrinsèque ou herméneutique.
Il se trouve simplement que dans les tcc, (entre autre), une large part est faite à l’influence du performatif, (quand ce n’est que celle-ci), et que les résultats mesurés ne peuvent pas être distingués d’une appréciation sur le transfert au thérapeute dans lesquels ils sont saisis, certainement en méconnaissance de ce fait. À le prendre ainsi, ils ne chiffreraient qu’une quantité de transfert, et non les effets de celui-ci, quantité, d’ailleurs, on l’a montré comparable à celle trouvée pour l’effet placebo.
Je vous soutiens donc tout à fait dans votre demande d’être mis au parfum de ce qu’est la psychanalyse, puisque ces résultats vous y renvoient imparablement. Je pense en effet qu’il est temps que les praticiens divers et variés sortent de leurs églises ou chapelles et viennent à l’analyse de ce qu’ils font effectivement, puisqu’il semblent qu’ils ne trouvent pas d’autres contradicteurs que les psychanalystes, auxquels ils veulent bien causer de temps à autre, comme vous le faites.
Le symbolique, vous le savez, ne s’attrape pas sous les sabots du cheval de petit Hans. Il faut aller voir de plus près comment le symbolique s’extrait de l’herméneutique à partir de Mauss, puis de Lévy-Strauss, puisque l’on passe par l’examen de l’échange de dons et contredons pour autant qu’ils représentent la valeur de l’alliance, à l’étude d’éléments de cultures en tant qu’ils forment système mythologique et représentations des liens de parentés ; mais je ne vais pas me faire l’arara des Bororos.
Simplement c’est à partir de ces travaux que l’interprétation psychanalytique sort de l’ornière herméneutique où Jung, à l’insu de son plein gré, l’avait fait glisser. Et seulement à partir de ces travaux que l’on sort de la discussion universitaire de la rigueur douteuse des travaux de Margaret Mead, pour les conditions de recueil des données, ou des critiques de Bronislaw Malinowski à la théorie de Freud sur l’universalité du tabou de l’inceste, et comme vous le savez ces critiques sont tout à fait bienvenues et pertinentes.
À partir de ces prémisses seulement l’on peut apprécier la différence de conception que Jacques Lacan amène à la notion de symbolique pour la placer comme relative à la langue, à ce que nous parlons, comme étant structuré, organisé, non seulement en syntaxe, mais de manière paradigmatique par des réseaux de relations qui ont trait au fondement du lien social, sans qu’il y ait lieu d’en inférer une substructure, telle le ‘subconscient’ de Janet. Voyez que pour vous mettre au parfum, Monsieur Cottraux, il faut y être sans s’y coller. Ne me dites pas que jusqu’ici cela garde une odeur de consultoire, parce que ce que je vous dis là, je pense qu’il n’y a pas du tout encore nécessité d’être en analyse pour le dire. C’est du savoir, avec ses errements, -je ne suis pas si savant que cela.
Alors j’en reviens à ce que vous écriviez, pour l’histoire d’un détail :
« Il me semble aussi que Freud disait que les hystériques souffrent de réminiscences. Je pensais avoir trouvé un lieu commun pour les diverses psychothérapies.
Je me suis trompé : perseverare diabolicum. », écriviez-vous .
La citation que vous faites de Freud, pour autant que je me souvienne est un peu tronquée. Il écrivait, (je n’ai pas le texte en allemand à ma disposition), que les hystériques souffrent « principalement » de réminiscences.
Il convient de bien peser le poids de ce « principalement » ; Freud pense à l’époque que les hystériques souffrent de réminiscences ; mais ce « principalement » nous dit assez clairement qu’elles souffrent également d’autre chose, peut-être moins sur le devant de la scène ; cette autre chose dont elles souffrent, conduit à déceler qu’il ne s’agit plus de supprimer (par hypnose) ou d’amortir l’effet de réminiscences qui seraient à considérer comme pathogènes, mais de lire la fonction linguistique ou sémantique que ces réminiscences occupent dans le dispositif (théâtralisé par l’analyse) de la parole qu’elles déploient, qui ne s’attrape, (ou ne « satrape »), pas du côté de l’herméneutique, (comme telle qui renverrait à l’oedipe notamment), mais du côté de l’articulation entre la demande et le désir.
À ce point il devient lisible que c’est un fantasme qui est potentiellement pathogène, et non pas l’une ou l’autre réminiscence, ou leur liaison plus ou moins dense en identifications ; c’est ce point qui conduit Freud à se pencher sur une réorganisation de sa lecture du transfert. Et c’est ce qui me conduit régulièrement à vous dire qu’en deça de ce point, l’on retourne en deça de H. Jackson, de la coupure épistémique que la psychanalyse lui doit. Et cela ne mène qu’à être tourné en bourrique par la demande. Ce qui est dommageable à toute tournure thérapeutique en germe.
Voyez bien que si je réponds à la vôtre, d’être mis au parfum, c’est parce que je sais que vous savez que pour être formé à la psychanalyse, il faut d’abord en faire une. Le langage que je tiens, revient plutôt à dire que pour en faire une, il n’est pas du tout nécessaire de passer par une thérapie auparavant, comme s’il y avait à prendre au sérieux cette découpe complaisante et fausse entre « surface » et « profondeur » où se logerait l’inconscient. Venir à l’analyste avec une demande de thérapie, cela peut tout à fait se faire.
Pour ma part j’ai constaté qu’en terme d’élation des symptômes, au cas très improbable où ce serait le seul enjeu d’une demande, l’indication de la psychanalyse est plutôt recommandable par rapport aux autres « techniques », et ce même en terme de temporalité, quoique je sois d’accord avec Ines de Oliveira pour ce qu’elle vous dit. Au fait, avez-vous lu « l’homme pressé », de Paul Morand ? Il n’est pas pressé comme un citron, tout de même, cet homme, à avoir la mort dans sa poche avec un mouchoir dessus.
Voilà, Monsieur Cottraux, la réponse que je peux vous faire dans ce cadre d’un fil « Oedipe » ; si vous voulez vous pouvez la faire lire à vos collègues, mais alors intégralement si possible, parce que c’est déjà assez serré pour ce que cela remue.
Bien cordialement,
Didier Kuntz
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Didier Kuntz
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Libellés : autisme, Lacan, rupture épistémologique, savoir clinique en question, tcc
lundi 3 septembre 2007
Autisme, diagnostic et pronostic, ou diagnose?
Je vous présente là un point de vue, étant entendu qu'il y en a beaucoup d'autres.
En psychanalyse on ne s'occupe pas de poser un diagnostic, parce qu'il induit un pronostic, parce que les gens sautent sur des dictionnaires et ce qui arrive généralement, c'est qu'ils se conforment à ce qu'ils lisent, par amour du médecin, -ils sont patients, ce qui ne fait rien avancer-. Un psychanalyste écoute. Lorsqu'on vient à lui avec un diagnostic d'autisme, le diagnostic a été posé ailleurs, et a peut-être parfois provoqué des aggravations, au sens d'un état qui reste stable puisque c'est ce qui confirme le mieux le diagnostic.
Que peut faire un psychanalyste mis en présence d'une personne qui lui est présentée comme autiste? Tenter de rentrer en contact, et cela ne marche pas toujours: ce n'est pas parce que la famille à des attentes qu'un transfert peut s'établir avec quelqu'un.
Les histoires sont trop différentes pour que l'on puisse en tirer quelque chose comme une généralité. La nosographie nomme l'autisme mais ne nomme pas sa cause; l'autisme est un comportement, ce que l'on en sait d'autre n'est qu'un certain nombre de suppositions dont certaines sont forcément erronées puisqu'elles sont contradictoires. Je ne pense pas que l'autisme existe, à proprement parler, comme entité clinique; je pense que la nosographie nomme ainsi un syndrôme qui peut avoir des causes très diverses, dont parfois biologiques, comme dans les situations où des lésions neurologiques ont été constatée.
La psychanalyse peut elle améliorer les choses? Dans la plupart des cas oui, et ce n'est pas toujours dans le sens d'une guérison, mais parfois seulement d'un allègement de la souffrance causée par l'autisme, chez son "dépositaire" comme dans son entourage. Il s'agit de quelque chose à quoi les psychanalystes ont peu affaire, -j'ajoute, malheureusement-. Il me semble qu'on peut tout à fait dire que toutes les théories qui se sont présentées comme psychanalytiques à propos de l'autisme sont entachées d'une erreur épistémologique, dans la mesure où si l'autiste fait cas, l'autisme ne fait pas entité en psychanalyse. C'est un point qui est en général tenu dans l'ombre lors des débats.
La question de la culpabilité ressentie éventuellement par les familles: on fait du psychanalyste la cause, le producteur de cette culpabilité, alors qu'il n'en est sans doute que l'occasion, mais cela, c'est très difficile à faire entendre, parce qu'il est constatable que, travaillé par des reliquats de transfert, un psychanalyste peut n'être pas parfois aussi neutre et aussi futé que la situation l'exige.
Pour autant, "la psychanalyse" ne préconise rien, pas plus qu'ailleurs; on peut tout de même consulter un psychanalyste pour cette raison comme pour toute autre; certains acceptent de s'y frotter, et ce n'est pas facile, loin de là, la décision à prendre est souvent de se ne pas trop vite s'identifier à la position de « parent d'enfant autiste » dans ce qu'elle a de normalisateur; et comme toujours, consulter un psychanalyste suppose qu'on veuille bien le créditer de la masse de confiance qu'on accorde sans barguigner aux autres spécialistes: ce n'est pas la psychanalyse qui opère, c'est le psychanalyste qui laisse passer le "patient" d'une position à une autre, et cela non plus ne doit pas être oublié.
Cordialement,
Didier Kuntz
PS: mise à jour et adjonction du 13/12/2007
On peut trouver à cette page de LTA un tour d'horizon des différentes réactions publiques à propos de l'autisme. Il semble que les pouvoirs publics se lavent publiquement les mains d'une situation qu'ils ont largement contribué à créer en laissant de côté les avis des psychanalystes les mieux avertis, pour se contenter de recueillir les on-dits qui leurs sont attribués. On peut ainsi reprocher à la psychanalyse, à ses théories ou à ses praticiens tout ce que l'on reproche au bouc émissaire de l'autisme et de l'autiste. Pour ma part, j'ai eu à travailler avec des enfants qualifiés d'autistiques, ainsi qu'avec leurs proches, et cela m'arrivera encore aussi souvent que l'on me consultera pour cela.
J'ai pu constater régulièrement l'effet de coup de massue asséné par le diagnostic d'autisme; j'ai constaté aussi que ce diagnostic témoignait, plus que d'un quelconque savoir clinique, d'un embarras face à l'aspect inabordable du patient dans sa relation à l'institution et/ou au psychiatre; d'un embarras face à la décision de traitement ou de placement qui s'impose parfois dans la hâte précipitée par l'angoisse de l'intervenant interpellé à une place de soignant, voire de prestataire de solution urgente; d'un embarras enfin face à la responsabilité d'énoncer, en même temps qu'un diagnostic, un pronostic écrasant sur l'évolution pressentie du patient.
Ce diagnostic, régulièrement, est posé sans calcul de ses effets sur la personne ou son entourage, dans la certitude de sa fiabilité tant que de celle du package de soins qui l'accompagne, d'où la psychanalyse autant que le recours à un psychanalyste sont imparablement exclu: d'où je pose que l'exclusion du recours au psychanalyste est la condition nécessaire à la production des symptômes classés dans l'autisme. Ceux qui veulent comprendre le comment et le pourquoi peuvent en trouver une présentation logique dans le livre que j'ai écrit, "les prolégomènes pour la psychanalyse", comme je l'appelle, dont on trouvera une trace sur ce blog ou ailleurs.
Je suis donc amené à redire ceci: là encore, dans ce tour d'horizon sur l'autisme, on oublie une chose, -parce c'est toujours plus difficile de remarquer une absence au milieu de la multitude de présences bruyantes-. C'est que l'on n'a pas encore entendu de psychanalyste énoncer son indifférence, ou son impuissance, face à l'autisme, à l'autiste ou à son entourage: on n'a entendu que ses accusateurs. Et on n'entendra pas, pas avant longtemps, que l'autiste lui-même, du fond de sa plainte, et dans son expression même, est le défenseur du psychanalyste et de sa psychanalyse.
Voilà ce qu'il m'a été donné d'entendre, dans mes contacts avec des autistes. Et pour être juste, il faudrait savoir ne pas empêcher le défenseur rencontrer celui que, par son symptôme, il défend, commis d'office, sans doute, il est vrai, par son symptôme.
Dans son dernier séminaire, intitulé "le moment de conclure", au moment de conclure, donc, une très longue et très riche expérience de parturient et de praticien de psychanalyse, que dit Lacan? Il dit: "L'important est que la science elle-même n'est qu'un fantasme; ... et que l'idée d'un réveil, soit à proprement parler impensable; voilà ce que j'avais à vous dire aujourd'hui." (*15 novembre 1977*).
Je laisse ceci en état; le lecteur pourra s'enquérir de ce qu'il y existe, ou non, quelqu'un qui puisse, avec des faits concrets me concernant, (ou concernant quiconque), infirmer la capacité que je prétends, (ou que prétend quiconque), relativement aux personnes concernées par un diagnostic d'autisme, de recevoir la personne et sa vérité. Chercher à savoir, en tel cas précis, qui peut ou non quoi, sera plus utile et individuellement et collectivement, aux autistes, que les grandes déclarations générales qui pêchent au chalut sur les grands fonds de la souffrance humaine déjà raclés à mort par la médecine épidémiologique.
Merci de votre attention.
13/12/07 - DK
Publié par
Didier Kuntz
à
lundi, septembre 03, 2007
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Libellés : autisme, complexes familiaux., pulsion de mort, savoir clinique en question, victimisation


